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Hervé This
Mon cher Pierre,
Il n’est jamais trop tard pour se mettre un pas en arrière de
soi-même et se demander quel chemin on a parcouru. C’est ce que
je viens de faire : j’ai repris les derniers textes que je t’ai
adressés… et j’ai vu que nous avions été dépassés
par une tendance nouvelle qu’il était temps d’identifier,
et que je nomme la « cuisine note par note ».
De quoi s’agit-il ?
Oui, qu’est-ce que cette cuisine note par note ? Une comparaison
avec la musique le fait…entendre. Imagine un pianiste qui
ne jouerait que des accords : plaquant à la fois la main
gauche et la main droite, il jouerait ainsi jusqu’à dix
notes à la fois, en une sorte de musique très lourde.
A l’opposé, il y a la musique note par note, où les
doigts s’enchaînent, égrénant un filet
musical léger.
J’ai l’impression que la cuisine, jusqu’ici,
a été par accord, plus que note par note. Prends
un cuisinier classique : dans son pot, il mettra une poule, des
légumes, du vin, que sais-je ? Chacun des éléments
est composé de très nombreuses molécules sapides
ou odorantes : par exemple, le vin, c’est à la fois
de l’eau, de l’éthanol (l’alcool du vin),
des tanins, des tartrates, des molécules odorantes variées… Tout
cela, le cuisinier l’ajoute à la fois, d’un
coup, comme un accord de pianiste.
Ne pourrions-nous pas opposer, à cet ajout, celui de tartrates,
de tanins, d’éthanol, etc. en quantités précises,
dosées ?
C’était précisément l’objet de
certains de nos travaux. Il y quelques mois, nous avons joué avec
l’acide tartrique, puis avec des composés phénoliques
extraits du raisin. Ces composés étaient ajoutés
au pot, en quantités dosées. La voilà, la
cuisine note par note.
Enfin !
Ce qui me fait penser à la conclusion d’un article
que j’avais écrit dans la revue Scientific American,
en 1994 : je rêvais au temps où les cuisiniers ajouteraient
des composés définis en quantités précises.
A l’époque, j’écrivais cette conclusion
sans y croire… mais nous y sommes. Nous sommes à ce
moment de l’histoire de la cuisine où, sans qu’il
soit interdit de continuer à utiliser du vin, des carottes,
des oignons, de la volaille… nous nous donnons le droit d’utiliser
des « notes » pour en jouer de façon plus légère.
Au fond, ce type d’ajout était déjà présent,
pour le sel, le sucre… Bien peu de produits, qui se sont
imposés progressivement. Alors pourquoi pas d’autres
? Au nom de la tradition ? L’argument ne tient pas, car il était
un temps où les cuisiniers ne disposaient pas des sucres
blancs, purs, d’aujourd’hui ; il était un temps
où le sel était gris. Et puis, ne devons-nous pas
cesser de toujours regarder derrière nous, pour essayer
d’imaginer le futur ?
La véritable question, c’est : que voulons-nous que
la cuisine soit dans un an, dans dix ans, dans cent ans ?
De toute façon, ces modifications sont mineures et anodines,
face à la véritable mission de la cuisine, qui consiste à donner
de l’amour. C’est là que le futur doit être
envisagé, sur des bases techniques débarrassées
d’une gangue historique qui ne devrait appartenir qu’au
musée.
Ton sentiment ?
Cher Hervé,
Combien il est étrange de comprendre par les propos d’un
autre ce que l’on tente de construire ou de déconstruire
depuis des années. Je l’ai souvent dit, la cuisine
ou plutôt le métier de cuisinier n’était
pas ma passion. J’ai aimé ce métier quand
j’ai décidé de m’approprier les notes
que le marché m’offrait (viande, légumes, épices,
condiments etc…). Le poids de l’habitude plus que
de la tradition plombait tout ce monde de la cuisine. Pas de vie,
peu d’amour. Heureusement il y a eu des précurseurs
qui se nomment Chapel, Guérard, Senderens, Delaveyne ;
ces gens sans le savoir allaient dans le sens du note à note.
A mon avis, le note à note est la capacité qu’a
un cuisinier de faire vivre une préparation de façon
fine et personnelle. Le plaisir d’un plat dépasse
le cadre d’une bouillie. On doit reconnaître de façon
nette les différentes composantes qui se fondent harmonieusement
dans la bouche.
Inconsciemment j’ai passé ma vie de cuisinier à centrer
chaque produit qui chacun raconte un petit bout d’histoire,
une histoire qui devient cohérente lorsque chacun tient
bien sa partition.
Hervé en identifiant de façon précise cette
expression culinaire, tu rends un sacré service aux cuisiniers.
A nous, maintenant, de savoir donner ce supplément d’âme à une
crème, une salade, une pièce de viande simplement
grillée.
Le Note à Note :
"Velouté d’artichaut
au macis, bouquet de poivrade crus et
carrés de gelée au vin jaune"
"Pomme
coufide, fruits de la passion aux noix ;
caramel de cuisson au poliphénol."
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