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Comment donner de l’épaisseur gustative à ce
qui n’est presque que de l’eau.
Mon cher Pierre,
Un bouillon sans gras est toujours court, à moins qu’il soit chargé de
gélatine, auquel cas celle-ci donne de l’ « onction »,
comme disait le cuisinier français Marie-Antoine Carême (1783-1833).
Ouais… Et pour les carottes, par exemple, qui ne libèrent pas de
gélatine, au cours de la cuisson ? Pas question de faire le bouillon de
carottes à partir d’un fond de viande, sans quoi le goût de
la viande luttera contre celui des carottes.
Non, il faut trouver autre chose, pour que le bouillon de carottes fait d’eau
de source et de carottes puisse avoir quelque longueur en bouche.
Ce quelque chose a été trouvé empiriquement
: c’est le gras ! Dans les bouillons, de carotte par exemple,
il provient du suage initial des légumes ; ceux-ci libèrent
des molécules odorantes, qui sont souvent peu solubles dans
l’eau, mais qui se dissolvent dans la graisse utilisée
pour le suage (souvent du beurre). Puis, quand l’eau de source
est ajoutée, cette graisse s’émulsionne plus
ou moins… Et, lors de la dégustation, la graisse chargée
des molécules odorantes vient tapisser la bouche, et libérer
lentement les molécules odorantes.
Très bien, mais l’ajout d’eau à de la
graisse n’a jamais très bien émulsionné celle-ci.
Imagine que tu veuilles disperser de l’huile dans un bouillon
: si tu verses l’huile à la surface et que tu fouettes,
tu parviendras difficilement à fragmenter la nappe d’huile
en petites gouttes. Or je te rappelle que seules les petites gouttes
ont une chance de rester dans le liquide sans venir surnager !
Les grosses gouttes, elles, crèment rapidement, et forment
une nappe d’huile inesthétique en surface. Non, il
manque un « truc ».
Ce truc, l’empirisme l’a également trouvé.
Il s’agit d’utiliser la graisse pour faire d’abord
une émulsion, où l’on parvient sans difficulté à faire
de très petites gouttelettes, puis de disperser l’émulsion
dans le bouillon.
Par exemple, imagine que tu aies sué des carottes dans
une grande quantité de beurre clarifié. Tu prends
un jaune d’œuf ou un blanc d’œuf, voire une
feuille de gélatine et un peu d’eau, et tu ajoutes
la matière grasse liquide et odorante en fouettant, comme
pour monter une mayonnaise. N’hésite pas à utiliser
le batteur électrique, n’hésite pas à battre
très longtemps, afin d’obtenir des gouttelettes très
petites.
Quand l’émulsion est formée, bien ferme, tu
ajoutes le bouillon de carottes bien clair. Les gouttelettes de
matière grasse sont dispersées, et leur petite taille
prévient leur crémage.
Et c’est ainsi que le bouillon de carottes est grand, aurait
dit Alexandre Vialatte : l’Auvergne, ce n’est pas très
loin de ton pays natal, non ?
Plus généralement, pour donner de la longueur en
bouche à n’importe quel liquide à base d’eau,
le procédé s’impose. Tu fais une émulsion,
et cette émulsion est étendue par le liquide auquel
tu veux donner de la longueur. Tiens, par exemple : imagine une émulsion à base
de blanc d’œuf et d’huile de noisettes sur un
jus d’huîtres. Ou bien le vin blanc où des moules
auront cuit, additionné à un kientzheim (que tu sais
faire, puisque c’était notre thème d’il
y a quelques mois) ? Ou encore un jus de fraises, où tu
auras ainsi ajouté de l’huile d’olive où une
herbe aromatique aura infusé…
Je te laisse faire et j’attends impatiemment tes propositions
!
Les recettes
:
"BOUILLON
DE CITRONNELLE, FEUILLES DE COMBAWA ET POIREAU"
"JUS DE FRAISES AU SAFRAN
AGREMENTE DE BASILIC"
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